Faut-il faire travailler les enfants pendant les vacances ?
La coupure a sa fonction, on apprend sans cahier en cuisinant ou en lisant, et la recherche sur la perte estivale est plus incertaine qu’on ne le dit. Le rythme d’abord.
Le cahier de vacances traîne sur la table, coincé entre la crème solaire et un maillot de bain qui sèche. Faut-il l’ouvrir, l’imposer, l’oublier tout à fait ? La réponse tient en peu de mots : la coupure a une fonction, on apprend énormément sans qu’un cahier s’en mêle, et ce que la recherche dit sur la perte des acquis pendant l’été est bien moins tranché qu’on ne le répète. Le cahier n’est ni un miracle, ni une punition. Le rythme de l’enfant passe avant le programme.
La coupure a une fonction, elle aussi
Les chercheuses en psychologie Emmanuèle Gardair, de l’université d’Angers, et Stéphanie Constans, de l’université de Rennes, ont observé un écart frappant entre adultes et enfants sur ce sujet : dans une analyse parue sur The Conversation, elles notent que les encadrants de loisirs privilégient souvent une visée éducative, y compris pendant les vacances, alors que les enfants et les adolescents recherchent avant tout la détente, la convivialité et le temps entre pairs, avec la liberté de choisir leurs activités. Les autrices rappellent que les temps de loisirs et de vacances participent bel et bien à la construction de l’enfant, mais sans que cela doive systématiquement prendre la forme d’un apprentissage formel. Le jeu libre, sans objectif affiché, a sa place à part entière.
Ce qu’on apprend sans que ça y ressemble
Un été sans cahier n’est pas un été sans rien apprendre. Suivre une recette du début à la fin mobilise la lecture, les quantités, la patience de laisser cuire sans ouvrir le four toutes les deux minutes. Se repérer sur une carte routière avant un trajet, choisir un livre à la bibliothèque et le lire à son rythme, visiter un musée sans fiche à remplir, apprendre les règles d’un jeu de société avec des cousins : chacun de ces moments fait travailler la mémoire, le raisonnement ou le vocabulaire, sans jamais ressembler à un exercice. Rien de tout cela ne se note sur un bulletin, et c’est justement ce qui permet à l’enfant de s’y engager sans se sentir évalué.
- Cuisiner une recette entière, mesures et temps de cuisson compris
- Lire un livre choisi librement, sans fiche de lecture à remplir
- Se repérer sur une carte ou un plan avant un trajet
- Visiter un musée ou une exposition à son propre rythme
- Apprendre les règles d’un nouveau jeu de société en famille
Le cahier de vacances, ni miracle ni punition
L’idée d’une perte des acquis pendant l’été, souvent appelée perte estivale, circule depuis longtemps : le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) rappelle des travaux selon lesquels elle correspondrait à environ un mois d’apprentissage, plus marquée en mathématiques qu’en lecture. Mais cette idée mérite d’être prise avec prudence. Une étude publiée en 2023 dans la revue Sociological Science, menée par Joseph Workman, Paul von Hippel et Joseph Merry, a testé la solidité de ces conclusions sur plusieurs jeux de données et plusieurs tests : la plupart des modèles ne se généralisaient pas au-delà d’un seul test, et les écarts entre élèves n’augmentaient pas systématiquement plus vite en été qu’en période scolaire. Les auteurs appellent à la prudence avant de tirer de larges conclusions d’un phénomène dont l’ampleur réelle reste incertaine, et varie beaucoup selon ce qu’on mesure.
Un cahier fermé tout l’été n’a jamais empêché un enfant d’apprendre. Un cahier ouvert de force non plus, d’ailleurs, ne garantit rien.
Le rythme d’abord
Si un cahier de vacances entre dans la maison, autant qu’il serve à quelque chose : quelques pages courtes, à un rythme choisi plutôt qu’imposé, jamais présentées comme une punition ni comme un rattrapage obligatoire. Un enfant qui associe l’été à la contrainte n’en retiendra pas les additions posées, seulement l’envie d’éviter la prochaine rentrée du même sentiment. À l’inverse, forcer une coupure totale sur commande, comme s’il fallait absolument ne rien faire de la tête, n’a pas plus de sens : certains enfants aiment lire, compter, fabriquer, et les en priver au nom du repos serait une autre forme de rigidité. Le bon repère reste souvent l’enfant lui-même : celui qui réclame son cahier n’a pas besoin qu’on l’en dissuade, et celui qui le fuit n’a pas besoin qu’on insiste.
Ce qui compte, en définitive, tient moins au cahier qu’au rythme qu’on lui laisse prendre. Un été qui respire, qui alterne l’ennui, le jeu, un livre et parfois une page d’exercices choisie plutôt que subie, prépare une rentrée bien mieux qu’un été rempli de bonnes intentions transformées en obligation. Et l’ennui, justement, mérite lui aussi sa place : c’est souvent de lui que naît l’idée d’aller inventer autre chose.
Sources
- Loisirs et vacances : les enfants doivent-ils toujours apprendre quelque chose ? (The Conversation) (theconversation.com)
- Findings on Summer Learning Loss Often Fail to Replicate, Even in Recent Data (Workman, von Hippel et Merry, Sociological Science, 2023) (sociologicalscience.com)
- La perte d’apprentissage estivale : un phénomène bien connu (CTREQ) (ctreq.qc.ca)