Pourquoi on découvre parfois mieux ce qu’on ne cherchait pas
Un livre voisin sur l’étagère, une note de bas de page suivie sans raison : ces trouvailles de hasard portent un nom, la sérendipité, et elles marquent plus durablement qu’un résultat cherché.
On cherchait un livre précis, et c’est celui d’à côté, ouvert par erreur, qui a retenu l’attention pour de bon. On lisait un article pour une information ponctuelle, et une phrase en bas de page a entraîné ailleurs, vers un sujet dont on ignorait tout une minute plus tôt. Ce genre de trouvaille a un nom depuis 1754 : la sérendipité, la faculté de découvrir par hasard et sagacité quelque chose qu’on ne cherchait pas.
Un mot né d’un conte, adopté par les chercheurs
Le mot vient de l’écrivain anglais Horace Walpole, qui l’a forgé dans une lettre datée du 28 janvier 1754, en s’inspirant d’un vieux conte persan, Les Trois Princes de Serendip (l’ancien nom de l’île aujourd’hui appelée Sri Lanka). Dans ce récit, les princes multiplient les découvertes heureuses et inattendues au fil de leurs voyages, non par pur coup de chance, mais parce qu’ils savent reconnaître ce qui mérite d’être remarqué. C’est là tout le sel du mot : la sérendipité n’est pas le hasard tout court, elle combine le hasard et la sagacité, l’art de repérer qu’un détail croisé en passant vaut la peine d’être suivi.
Le mot a longtemps vécu dans les marges de la langue, avant de glisser vers la recherche scientifique au vingtième siècle. Plusieurs découvertes majeures en portent la marque, la plus connue restant celle d’Alexander Fleming : en 1928, il observe que des boîtes de culture bactérienne, oubliées et contaminées par une moisissure, ne développent plus de bactéries autour de cette moisissure. Il ne cherchait pas cela. Il a su le remarquer, et ce détail a mené à la pénicilline. La vulcanisation du caoutchouc par Goodyear ou la découverte de la radioactivité par Becquerel suivent le même schéma : un accident, et un regard prêt à en tirer quelque chose.
Pourquoi ces trouvailles-là marquent davantage
Une réponse qu’on va chercher, on savait déjà qu’elle existait quelque part, elle comble un trou qu’on avait identifié. Une trouvaille de sérendipité ne comble rien : elle surprend, elle déplace la question de départ, parfois elle la remplace entièrement. C’est cette surprise qui grave le souvenir plus profondément qu’une information rangée sagement à sa place attendue. On se souvient rarement du dixième résultat d’une recherche méthodique. On se souvient très bien du livre trouvé à côté de celui qu’on cherchait, parce qu’il n’était pas censé être là.
On ne se souvient pas de ce qu’on a trouvé. On se souvient de ne pas l’avoir cherché.
Se fabriquer des occasions
La sérendipité a mauvaise réputation auprès de qui la croit réservée aux savants distraits ou aux coups de chance rares. En réalité, elle se provoque, modestement, en multipliant les occasions d’être surpris. Flâner dans un rayon de bibliothèque qu’on ne fréquente jamais, celui d’à côté du rayon habituel, suffit déjà à croiser des titres qu’aucune recherche n’aurait fait remonter. Ouvrir un dictionnaire ou une encyclopédie à une page au hasard, lire l’entrée qui s’y trouve, même sans lien avec quoi que ce soit d’utile ce jour-là, entretient ce réflexe de laisser entrer l’inattendu.
Changer de trajet pour aller travailler ou faire une course a le même effet, à plus petite échelle : une rue jamais empruntée, une vitrine jamais vue, un détail architectural qui pose une question qu’on n’aurait jamais formulée en restant sur le chemin habituel. Rien de tout cela ne garantit une découverte majeure. Mais chaque détour multiplie les occasions qu’un détail accroche l’attention, et cet accrochage, minuscule la plupart du temps, est exactement le mécanisme qui a mené Fleming à sa moisissure.
Un enfant qui feuillette un livre pour l’image, avant même de savoir lire le texte, pratique déjà cette forme d’attention libre, sans idée précise de ce qu’il cherche. On la perd souvent en grandissant, remplacée par des recherches de plus en plus ciblées, de plus en plus efficaces, et de moins en moins propices à la surprise. Retrouver ce vagabondage, ne serait-ce qu’un quart d’heure de temps en temps, n’a rien d’une perte de temps : c’est la condition même pour que quelque chose d’imprévu ait une chance d’arriver.
Chercher exactement ce qu’on est venu chercher reste utile, la plupart du temps nécessaire. Mais garder une marge, un rayon de traverse, une note de bas de page qu’on suit sans savoir où elle mène, c’est se donner une chance régulière de tomber sur ce qu’aucune recherche n’aurait pensé à demander. La meilleure trouvaille de la semaine n’est presque jamais celle qu’on avait planifiée.
Sources
- Sérendipité (Wikipédia) (fr.wikipedia.org)
- Sérendipité, du conte au concept, note de lecture (Bulletin des bibliothèques de France, Enssib) (bbf.enssib.fr)