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Pourquoi le jeu libre compte autant pour un enfant ?

Une boîte en carton, du temps sans consigne, un peu d’ennui accepté : ce que la recherche montre sur ce que le jeu libre construit chez l’enfant.

Une boîte en carton vidée de son contenu, quelques cailloux ramassés dans le jardin, une vieille écharpe oubliée sur une chaise : rien de tout cela n’a été pensé pour jouer, et pourtant l’enfant s’en empare aussitôt. La boîte devient une maison, puis un bateau, puis une cachette. Personne ne lui a donné de règle, ni de but à atteindre. C’est exactement ça, le jeu libre : une activité que l’enfant choisit lui-même, invente lui-même et dirige lui-même, sans consigne et sans fin fixée d’avance.

Ce que le jeu libre travaille en silence

On range parfois le jeu libre du côté du simple amusement, comme si le vrai travail commençait ailleurs, avec les lettres et les chiffres. L’Académie américaine de pédiatrie a pris position là-dessus dans un rapport publié en 2018 : le jeu construit ensemble des compétences sociales, émotionnelles, langagières et cognitives, et il agit comme un amortisseur contre le stress. Sa formule reste simple à retenir : le jeu construit le cerveau.

Concrètement, ça se voit dans le détail d’un après-midi. L’enfant qui négocie avec son frère pour savoir qui conduit le bateau en carton exerce déjà la coopération et le compromis. Celui qui raconte à voix haute ce que fait sa figurine muscle son vocabulaire sans qu’on lui demande de réciter quoi que ce soit. Celui qui empile, fait tomber, recommence, ajuste son geste sans le savoir. Rien n’est mis en scène pour ça : c’est le jeu lui-même, mené par l’enfant, qui produit ces apprentissages en passant.

L’ennui, avant que l’imagination s’en mêle

Le réflexe, devant un enfant qui traîne sans savoir quoi faire, est souvent de lui proposer une activité, un jeu, un écran, n’importe quoi qui comble le vide. Ce vide a pourtant sa fonction. Le moment où l’enfant ne sait pas encore quoi faire de son temps est aussi celui où il commence à chercher, tout seul, une réponse. C’est dans cet interstice que l’imagination démarre : la boîte devient une maison parce que personne n’a proposé de solution toute faite avant elle.

Ça ne veut pas dire qu’il faut abandonner un enfant à lui-même toute la journée, ni refuser toute activité organisée : les ateliers, les sorties, le sport ont leur propre valeur. Mais laisser filer, chaque jour, un moment sans programme n’est pas une négligence. C’est un espace qu’on lui laisse, volontairement, pour qu’il s’en serve.

Ce qu’une étude australienne a suivi sur plusieurs années

Une équipe de l’université Macquarie, en Australie, a suivi plus de 2 200 enfants dans le cadre d’une grande étude longitudinale sur l’enfance australienne, avec un journal du temps rempli par les parents. Résultat, publié en 2022 dans la revue Early Childhood Research Quarterly par Yeshe Colliver et ses collègues : plus les enfants passaient de temps en jeu libre et calme entre 2 et 5 ans, meilleure était leur capacité d’autorégulation deux ans plus tard, à 4 ou 5 ans puis à 6 ou 7 ans, même en tenant compte d’autres facteurs connus. Le jeu libre plus physique comptait aussi : entre une et cinq heures de jeu actif non dirigé à l’âge préscolaire prédisait, de la même façon, une meilleure autorégulation par la suite.

L’autorégulation, ici, ce n’est rien de mystérieux : c’est la capacité à attendre son tour, à gérer une frustration sans s’effondrer, à rester concentré sur une tâche. Une compétence qui sert autant à la maison qu’à l’école. L’étude ne dit pas que le jeu libre fait tout, seul : d’autres facteurs entrent en jeu, et une corrélation n’est pas une preuve absolue de cause à effet. Elle dit, plus modestement mais plus solidement, que ce temps sans consigne compte, et qu’il compte encore des années après.

Le jeu libre ne prépare pas l’enfant à autre chose : à cet instant précis, il travaille déjà.

La place de l’adulte : présent, jamais metteur en scène

Le rôle qui reste aux parents et aux professionnels de la petite enfance n’est pas de disparaître, mais de changer de posture. Être disponible sans imposer la direction du jeu, répondre si l’enfant appelle, s’asseoir à côté sans reprendre la main sur l’histoire qu’il invente. Un enfant qui joue seul, absorbé, n’est pas un enfant délaissé : c’est un enfant en plein travail, et l’adulte qui résiste à l’envie de corriger, d’ajouter une règle ou de rendre le jeu « plus utile » lui rend justement ce service.

Ce soir, la boîte en carton finira sans doute écrasée dans le bac à recyclage, et demain l’enfant en trouvera une autre, ou un bâton, ou un tas de coussins. Le jeu libre ne laisse pas de trace qu’on peut accrocher au mur, ni de bulletin à montrer. Il laisse, plus discrètement, un enfant qui sait un peu mieux s’occuper de son propre temps.

Sources

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