Peut-on rester curieux en vieillissant ? Ce que dit la recherche
La curiosité générale recule avec l’âge, une étude récente le mesure précisément. Mais elle ne disparaît pas : elle change de forme, et ça se cultive.
Un enfant de quatre ans pose en moyenne des dizaines de questions par jour. Un adulte de quarante ans en pose parfois zéro, du lever au coucher. Entre les deux, rien de tragique n’est arrivé : juste des années de routine, un métier qui a fini par border tout ce qu’on regarde, et cette petite gêne à demander « ça sert à quoi, ce bouton ? » de peur de passer pour celui qui ne sait pas. La curiosité ne s’éteint pas d’un coup. Elle s’émousse, geste après geste, question tue après question tue.
Ce que l’âge change vraiment
Une équipe de psychologues, Mary Whatley, Kou Murayama, Michiko Sakaki et Alan Castel, a mesuré la chose précisément sur 1 218 adultes de 20 à 84 ans, dans une étude publiée en mai 2025 dans la revue PLOS One. Résultat net : la curiosité générale, celle qu’on mesure par des questionnaires sur l’envie d’apprendre pour apprendre, baisse avec l’âge. Mais un second résultat vient nuancer le premier, et c’est le plus intéressant : la curiosité pour un sujet précis, une fois qu’on y est exposé, augmente après le milieu de la vie. L’étude repère même un creux chez les adultes d’âge moyen, la période la plus chargée en obligations, avant une remontée plus tard.
Autrement dit, on ne devient pas moins capable de s’intéresser à quelque chose. On devient plus sélectif sur ce qui mérite l’effort d’aller voir. Un communiqué de l’université de Californie à Los Angeles, où travaille Alan Castel, résume l’enjeu : entretenir cette curiosité ciblée pourrait aider à rester vigilant en vieillissant, quand son absence est associée à un risque accru de déclin cognitif. La curiosité n’est donc pas un luxe d’enfant qu’on range avec les jouets. C’est un muscle qu’on peut laisser s’ankyloser, ou qu’on peut continuer à faire travailler, à son rythme, sur les sujets qui nous parlent.
Trois gestes qui ne coûtent rien
La bonne nouvelle, c’est qu’entretenir sa curiosité ne demande ni cours du soir ni abonnement. Ça tient dans des gestes minuscules, répétés.
- La question du jour : une seule, sur n’importe quoi qui vous a traversé l’esprit sans réponse, et vingt minutes pour aller chercher.
- Un sujet au hasard chaque semaine, choisi sans lien avec votre métier ni vos habitudes : une plante du jardin, un pays qu’on ne visitera sans doute jamais, un mot entendu et jamais vérifié.
- Demander « comment ça marche » aux gens de métier que vous croisez : le plombier, le boulanger, l’électricien. La plupart aiment expliquer, et vous repartez avec un bout de monde en plus.
Ce dernier geste règle au passage la peur de paraître ignorant. On croit qu’une question dévoile un manque. C’est l’inverse : elle ouvre presque toujours la conversation, et personne ne se souvient de la question posée à table, tout le monde se souvient de la réponse qu’elle a fait sortir.
On ne perd pas sa curiosité en vieillissant. On perd l’habitude de la laisser parler.
Rester débutant, sans se disperser
Il y a un droit qu’on s’accorde rarement passé un certain âge : celui de rester débutant. Apprendre à jouer d’un instrument à cinquante ans, se remettre à une langue oubliée, poser une question de niveau primaire sur un sujet qu’on croit devoir déjà maîtriser à son âge. Rien de tout cela n’a besoin d’un talent particulier ni d’un objectif de performance. Le seul frein est souvent la gêne de mal faire devant les autres, alors qu’apprendre lentement, en tâtonnant, est justement ce à quoi un débutant a droit.
Reste une confusion fréquente : curiosité et dispersion ne sont pas la même chose. Butiner un peu de tout sans jamais rien approfondir laisse une impression d’agitation, pas de découverte. La curiosité qui construit quelque chose choisit, au contraire, un fil et le suit un moment : la question du jour se transforme parfois en trois questions liées, puis en un vrai sujet qu’on connaît un peu mieux qu’avant. On peut avoir plusieurs fils en même temps, ce n’est pas un problème. Ce qui en est un, c’est de sauter de l’un à l’autre sans jamais laisser le temps à une réponse de s’installer.
Rester curieux à quarante, soixante ou quatre-vingts ans n’a rien d’un exploit. C’est une question qu’on ose de nouveau, un après-midi qu’on consacre à comprendre un sujet qui ne servira à rien de concret, et le plaisir simple de savoir un peu plus de choses qu’hier. Le cerveau, lui, ne demande qu’à suivre.
Sources
- Curiosity across the adult lifespan (Whatley et al., PLOS One, 2025, PubMed Central) (pmc.ncbi.nlm.nih.gov)
- How curiosity might help you stay sharp as you age (UCLA Newsroom) (newsroom.ucla.edu)