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Un enfant bilingue parle-t-il vraiment plus tard que les autres ?

Grandir avec deux langues n’entraîne pas de retard de langage : voici ce que montre la recherche, et pourquoi mélanger les langues est un signe de dextérité.

Un couple élève son enfant en deux langues, et à la crèche, une phrase revient souvent : « il parle un peu tard, non ? ». Le doute s’installe : est-ce le bilinguisme qui freine, ou simplement le rythme de cet enfant-là ? La question mérite une réponse claire, et la recherche en a une : non, apprendre deux langues en même temps ne retarde pas le langage.

Les mêmes étapes, dans les deux langues

Les grandes étapes du développement du langage, babillage, premiers mots, premières phrases, arrivent globalement au même âge chez un enfant élevé avec une langue, avec deux langues en parallèle, ou avec une langue à la maison et une autre découverte ensuite à la crèche. C’est ce que résume un chapitre consacré au sujet, publié par l’Université de Liège : il n’existe aucun lien de cause à effet entre le bilinguisme précoce et un trouble du développement du langage. Les enfants qui présentent un trouble du langage et grandissent avec deux langues ne montrent pas de difficultés plus lourdes que les enfants monolingues dans la même situation ; leurs difficultés, quand elles existent, tiennent à la langue elle-même, pas au fait d’en avoir deux.

D’où vient alors cette impression de retard, parfois réelle aux yeux d’un professionnel non averti ? D’un calcul trop rapide. Un enfant bilingue construit son vocabulaire dans deux langues à la fois : une partie des mots qu’il connaît vit dans l’une, une autre partie dans l’autre. Compté dans une seule langue, son stock de mots peut sembler plus court que celui d’un enfant monolingue du même âge. Additionné dans les deux langues, il est équivalent, et souvent plus riche. Ce n’est pas un retard : c’est une bibliothèque rangée sur deux étagères au lieu d’une.

Mélanger les langues, un signe de dextérité

Autre inquiétude classique : l’enfant glisse un mot d’une langue dans une phrase de l’autre. « Je veux le cup rouge. » Les parents y voient parfois une confusion. C’est l’inverse. Une chercheuse en linguistique, Chisato Danjo, a étudié des familles bilingues nippo-britanniques et montré, dans un travail relayé par The Conversation, que ce mélange traduit une flexibilité et de réelles capacités de communication : l’enfant pioche le mot le plus juste ou le plus disponible dans chaque langue selon la situation, l’interlocuteur, ce qu’il veut dire exactement. Ce comportement, que les linguistes appellent l’alternance codique, existe aussi chez les adultes bilingues les plus à l’aise dans leurs deux langues.

Un enfant qui mélange ses deux langues ne se perd pas entre elles : il les fait déjà travailler ensemble.

Ce mélange évolue avec l’âge. À mesure que l’enfant grandit, qu’il enrichit son vocabulaire dans chaque langue et affine sa perception de qui parle quelle langue, il sépare de mieux en mieux les deux systèmes. Le mélange n’est donc pas un problème à corriger dans l’instant : c’est une étape, comme le sont le babillage puis les phrases de deux mots avant les phrases complètes.

Pas besoin d’un protocole rigide

Beaucoup de familles se sentent obligées de suivre une règle stricte, souvent résumée par « un parent, une langue » : chaque adulte ne s’adresserait à l’enfant que dans sa propre langue, sans jamais en changer. C’est une méthode possible, pas une obligation. Le travail de Chisato Danjo suggère même qu’une application trop rigide de cette règle peut limiter les occasions d’échange plutôt que les enrichir, en particulier quand elle empêche un parent de raconter une histoire ou de plaisanter dans la langue qui lui vient le plus naturellement sur le moment. Ce qui compte avant tout, c’est la quantité et la qualité des échanges dans chaque langue, pas le respect d’un protocole affiché sur le frigo.

Transmettre sa langue à un enfant, celle de la maison, celle des grands-parents, celle d’un pays quitté ou simplement aimé, n’est pas un supplément qui viendrait compliquer sa scolarité. C’est un bien qu’il gardera toute sa vie, avec ses deux étagères bien à lui, remplies chacune à leur rythme.

Sources

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