Une encyclopédie écrite par des inconnus : comment ça tient debout ?
N’importe qui peut modifier une page Wikipédia en une minute. Voici les quatre mécanismes qui empêchent que ça parte dans tous les sens, et comment lire une page en connaisseur.
Un professeur le répète chaque année à sa classe : « Wikipédia, ce n’est pas une source ». Un élève, un soir, se pose alors la question qu’on lui a rarement expliquée : si n’importe qui peut modifier n’importe quelle page en une minute, comment se fait il que l’article qu’il lit sur la Révolution française tienne encore debout, année après année, sans se transformer en n’importe quoi ?
La réponse tient dans une idée simple : il n’y a pas de comité éditorial fixe qui valide chaque phrase avant publication, mais il y a une communauté de bénévoles, nombreuse et organisée, qui surveille les pages en continu. La version francophone de l’encyclopédie compte environ soixante mille personnes qui contribuent chaque mois, selon Wikimédia France, l’association qui soutient le projet dans le pays. Cette masse de regards, plus que n’importe quelle règle écrite, est ce qui empêche une bêtise de s’installer durablement.
Quatre mécanismes qui tiennent la page debout
- L’historique des modifications : chaque changement, même minuscule, reste enregistré avec son auteur et sa date, et une version antérieure peut être restaurée en un clic si une modification est mauvaise.
- Les pages de discussion : chaque article a, en coulisses, un espace où les contributeurs débattent d’un désaccord, d’une source à ajouter ou d’une formulation à revoir, avant de toucher au texte visible.
- L’exigence de sources : une affirmation qui n’est pas appuyée par une référence vérifiable peut être signalée, contestée, puis retirée si personne ne l’étaye.
- La patrouille des modifications récentes : des bénévoles suivent en temps réel les changements qui viennent d’être faits, pour repérer et annuler rapidement un vandalisme évident.
Une fiabilité mesurée, pas jurée sur l’honneur
Personne ne prétend que le système est parfait, et une étude publiée en 2005 par la revue scientifique Nature a essayé de le mesurer sérieusement. L’équipe avait fait comparer, par des spécialistes travaillant en aveugle, quarante deux articles scientifiques de Wikipédia et leurs équivalents dans l’Encyclopædia Britannica, la référence du genre depuis 1768. Résultat : huit erreurs sérieuses au total, quatre de chaque côté, et davantage d’imprécisions mineures chez Wikipédia (162) que chez Britannica (123). L’écart existe, mais il est resté loin de l’idée reçue d’une encyclopédie bénévole nettement moins fiable qu’une encyclopédie d’experts. Cette étude porte sur des articles scientifiques d’il y a vingt ans : elle ne dit rien d’un article récent sur un sujet d’actualité, où la qualité dépend surtout du nombre de personnes qui suivent la page.
Lire une page en connaisseur
Deux onglets, presque jamais ouverts, en disent souvent plus long que le texte lui même. Les références en bas de page indiquent d’où vient chaque affirmation : un article solide s’appuie sur des livres, des études ou des médias identifiables, pas sur d’autres pages du même site. L’onglet « discussion », lui, montre si un sujet fait débat entre contributeurs, et souvent comment ce débat s’est réglé. Un bandeau orange en haut de page, du genre « cet article manque de sources », est aussi une information en soi : il dit que la vigilance collective a repéré un point faible avant vous.
Une encyclopédie bénévole ne tient pas parce que personne ne se trompe. Elle tient parce que l’erreur de l’un croise toujours le regard d’un autre.
Contribuer, même à petite échelle
Participer ne demande pas d’être spécialiste. Corriger une faute d’orthographe, ajouter une source manquante à une phrase déjà écrite, ou simplement signaler une incohérence sur une page de discussion : ce sont des gestes accessibles à toute personne qui lit attentivement. C’est d’ailleurs pour cela que le nombre de contributeurs réguliers reste plus restreint que le nombre de lecteurs : la majorité des soixante mille contributeurs mensuels francophones interviennent de façon ponctuelle, et une part bien plus réduite suit les pages au quotidien. Chaque petite correction compte, parce que c’est justement l’accumulation de ces gestes modestes qui fait tenir l’ensemble.
Le professeur qui met en garde contre Wikipédia n’a pas tort : une encyclopédie qui se corrige en continu reste un point de départ, pas un point final, et une bonne dissertation cite ses propres sources plutôt que la page elle même. Mais l’élève qui se demandait comment tout ça tenait debout a désormais une vraie réponse à donner : ça tient parce que des milliers de personnes veillent, une modification à la fois.