Le téléphone pendant les devoirs : ce que l’on sait vraiment
Faut-il confisquer le téléphone pendant les devoirs ? La recherche sur sa simple présence donne des pistes plus nuancées qu’un interdit strict, et des règles qui tiennent dans la durée.
Le téléphone est posé, écran contre la table, à côté du cahier de mathématiques. Il ne sonne pas, personne n’y touche. Et pourtant, quelque chose se joue déjà. C’est la question que pose depuis quelques années une partie de la recherche en psychologie cognitive : est-ce que la simple présence d’un téléphone, même éteint, change la façon dont on travaille ? La réponse existe, mais elle demande d’être présentée avec la prudence qu’elle mérite, loin des deux positions extrêmes qu’on entend le plus souvent : l’appareil comme ennemi à bannir de la maison, ou comme détail sans importance tant qu’il reste silencieux.
Un effet réel, mais plus modeste qu’on ne le dit
En 2017, le chercheur Adrian Ward et son équipe ont publié dans le Journal of the Association for Consumer Research une expérience menée auprès de près de huit cents personnes. Le principe : demander de résoudre des tâches qui sollicitent la mémoire de travail, en faisant varier seulement l’endroit où se trouvait le téléphone du participant, sur le bureau, dans une poche, ou dans une autre pièce. Résultat : plus le téléphone restait visible et proche, plus la capacité disponible pour la tâche diminuait, y compris lorsque l’appareil était éteint. L’explication avancée est presque ironique : ignorer volontairement un objet demande un petit effort mental, et cet effort mobilise justement les ressources qu’on voudrait garder pour autre chose.
Ce résultat, largement relayé, a depuis été retesté par d’autres équipes avec des résultats parfois plus modestes. Une méta-analyse publiée en 2023 dans la revue Behavioral Sciences par Tobias Böttger, Michael Poschik et Klaus Zierer, qui a rassemblé l’ensemble des études disponibles sur le sujet, confirme un effet négatif global de la présence du téléphone, mais de taille faible. En y regardant de plus près, cet effet touche surtout la mémoire, alors qu’il devient statistiquement peu net sur l’attention générale. Autrement dit : l’effet existe, il va dans le sens qu’on imagine, mais il n’a rien d’un interrupteur qui coupe brutalement la concentration d’un enfant dès qu’un téléphone traîne sur la table.
Un téléphone sur la table ne vole pas l’attention d’un coup : il en grignote un peu, en silence, et c’est justement ce qui le rend facile à sous-estimer.
Des règles construites ensemble plutôt qu’imposées
Face à ce constat nuancé, la confiscation systématique n’est ni la seule option, ni forcément la plus tenable dans la durée. L’Union nationale des associations familiales, sur son site dédié aux écrans en famille, propose une piste plus simple à faire vivre au quotidien : fixer ensemble des moments et des lieux où le téléphone n’a pas sa place, et le dire clairement plutôt que de le laisser deviner. Concrètement, cela peut prendre plusieurs formes selon l’âge de l’enfant et l’organisation de la maison.
- Le téléphone dans une autre pièce pendant le temps des devoirs, pas seulement retourné sur la table.
- Le mode avion plutôt que l’appareil éteint, pour couper aussi la tentation de vérifier une dernière notification.
- Des pauses prévues et annoncées à l’avance, par exemple dix minutes toutes les demi-heures, plutôt qu’un interdit permanent qui finit par craquer.
- Une règle qui vaut pour tout le monde à la maison au moment des devoirs, adultes compris.
Ce dernier point compte plus qu’il n’y paraît. Un enfant qui doit ranger son téléphone pendant qu’un adulte consulte le sien à côté reçoit un message contradictoire, et le retiendra mieux que n’importe quelle explication sur la mémoire de travail. À l’inverse, un parent qui pose lui aussi son téléphone dans l’entrée le temps des devoirs, ou qui répond à ses messages une fois le cahier refermé, montre sans un mot que la règle n’est pas une punition réservée aux enfants mais une façon commune de mieux se concentrer. Vivre la même règle ensemble, même quelques minutes, pèse plus lourd qu’un discours sur les bienfaits de la concentration.
Ce que l’interdit permanent ne règle pas
Une confiscation stricte et durable a un défaut simple : elle traite le téléphone comme le seul problème, alors que l’enjeu reste la qualité du temps de travail dans son ensemble, cadre calme, durée adaptée à l’âge, moment choisi. Elle prive aussi l’enfant de l’occasion d’apprendre, petit à petit, à gérer lui-même la tentation, une compétence qui lui servira bien après les devoirs de sixième : à l’âge où il devra réviser seul pour un examen, personne ne sera plus là pour ranger l’appareil à sa place. Un cadre clair, expliqué et tenu vaut mieux qu’un interdit qui tombe d’en haut sans qu’on en comprenne la raison, surtout quand l’explication reste courte : on travaille mieux sans, on l’a mesuré, et c’est valable pour tout le monde ici.
Reste un dernier repère utile pour les soirs où la discussion s’enlise : demander à l’enfant lui-même ce qui l’aiderait. Certains préfèrent le rangement complet, d’autres se contentent d’une autre pièce, d’autres encore ont besoin d’une minuterie visible pour tenir la pause promise. La règle qui tient dans le temps est rarement la plus sévère : c’est celle que la famille entière accepte de suivre, y compris quand personne ne regarde.
Sources
- The mere presence of your smartphone reduces brain power (UT Austin) (news.utexas.edu)
- Does the Brain Drain Effect Really Exist? A Meta-Analysis (Böttger, Poschik et Zierer, Behavioral Sciences, 2023) (pmc.ncbi.nlm.nih.gov)
- Les règles d’or du bon usage de son téléphone (Union nationale des associations familiales) (mon-enfant-et-les-ecrans.fr)