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Toujours le même livre : faut-il s’inquiéter ?

Un enfant qui réclame le même livre soir après soir n’est pas capricieux ni bloqué : la répétition répond à un besoin réel, et elle nourrit même son langage.

« Encore celui-là ! » Le même livre, la trentième fois, avec les mêmes pages cornées et les mêmes répliques qu’il connaît par cœur avant même que vous les lisiez. La pile de nouveautés reçues à Noël attend, intacte, sur l’étagère, pendant que l’enfant retend inlassablement le même titre usé. On se demande si ce n’est pas un peu inquiétant, cette obstination à refuser toute nouveauté, ce refus systématique de tourner la page vers un autre récit. Ce n’est pas un blocage. C’est même plutôt bon signe.

Une histoire qu’il maîtrise, enfin

François Blain, chercheur en éveil à la lecture cité par l’organisme québécois Naître et grandir, l’explique simplement : par la répétition, l’enfant a l’impression d’avoir un certain contrôle sur la suite du conte et sur les émotions que l’histoire lui procure. Alors que tant de choses lui échappent encore dans une journée, ce livre est un territoire qu’il connaît par avance : il sait ce qui va faire peur, ce qui va faire rire, et que tout finit bien. La médiatrice du livre Catherine D’Anjou ajoute que l’enfant cherche à retrouver la sensation de sécurité vécue lors de la toute première lecture. Redemander le même livre, c’est redemander ce sentiment précis.

Il y a aussi, plus prosaïquement, le temps qu’il faut pour vraiment s’approprier une histoire. À la première lecture, l’enfant découvre le récit, les images, les personnages : il a déjà fort à faire. Ce n’est qu’aux lectures suivantes qu’il peut se concentrer sur autre chose, un détail dans l’illustration, l’émotion d’un personnage, un mot qu’il n’avait pas remarqué. La répétition n’est pas une redite : chaque relecture ouvre une couche différente du même livre.

Ce que la répétition fait au vocabulaire

La chercheuse Jessica Horst, de l’Université du Sussex, a testé la chose en 2011 dans une étude publiée dans la revue Frontiers in Psychology. Des enfants de trois ans entendaient soit neuf histoires différentes, soit trois histoires relues plusieurs fois de suite. Une semaine plus tard, seuls les enfants exposés aux histoires répétées se souvenaient correctement des mots nouveaux appris pendant les lectures ; les autres répondaient au hasard. Répéter la même histoire n’use donc pas l’apprentissage, il le fixe.

Une deuxième étude, menée par Sophie Williams et Jessica Horst et publiée en 2014 dans la même revue, ajoute un ingrédient : le sommeil qui suit la lecture. Les enfants qui s’endormaient juste après une histoire retenaient les mots nouveaux nettement mieux, plusieurs heures et plusieurs jours après, que ceux qui restaient éveillés. Le rituel du soir, avec son livre familier et le coucher qui suit tout de suite, réunit justement les deux ingrédients qui font le mieux mémoriser : la répétition et la nuit qui vient consolider ce qui a été entendu.

Le même livre relu cent fois n’est pas une histoire qui tourne en rond : c’est un enfant qui, chaque soir, en apprend un peu plus.

Ouvrir vers d’autres histoires sans forcer

Vient forcément un moment où l’adulte, lui, sature avant l’enfant. Le réflexe naturel, imposer un autre titre, fonctionne rarement : la nouveauté proposée trop tôt se heurte au besoin de familiarité et le livre choisi finit boudé. Naître et grandir suggère plutôt d’élargir les occasions de lecture, plutôt que de forcer le contenu : une histoire au réveil, une autre dans la voiture, une autre encore à la bibliothèque, en plus du rituel du coucher qui, lui, reste inchangé aussi longtemps que l’enfant le réclame.

Le glissement se fait presque toujours par ressemblance : un livre du même auteur, un animal qui revient, un personnage qui a le même problème que celui qu’il connaît déjà. Le « même mais différent » rassure sans répéter à l’identique, et c’est souvent la porte par laquelle un enfant accepte enfin d’écouter une histoire neuve.

Un jour, sans qu’on l’ait vu venir, l’enfant tendra un autre livre. Ce jour-là, celui qu’on croyait indéboulonnable rejoindra simplement l’étagère, et un nouveau prendra sa place sur la table de chevet, pour de nombreux soirs encore. En attendant ce basculement, rien n’oblige à cacher le livre fatigué ni à culpabiliser de le relire pour la centième fois : ce que l’enfant y trouve, la sécurité, le vocabulaire qui s’ancre, le plaisir de deviner la suite avant qu’elle n’arrive, vaut largement l’ennui passager que ressent l’adulte qui lit.

Sources

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