Poser de bonnes questions, ça s’apprend vraiment ?
Une bonne question ouvre plus qu’elle ne ferme, et laisse le temps d’y répondre. Ce que la recherche sur le questionnement enseigne, et comment s’en servir au quotidien.
Entre deux et cinq ans, un enfant pose environ 40 000 questions, jusqu’à 300 certains jours, selon les données rassemblées par le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ). Puis, vers l’entrée à l’école, ce flot ralentit nettement. Pas parce que le monde est devenu moins mystérieux : parce qu’on a appris, quelque part en chemin, que la question expose et que la réponse rassure. C’est dommage, parce que la question reste l’un des outils les plus simples pour apprendre vite, à tout âge.
Ouverte, fermée : ça change tout
« Tu as compris ? » appelle un oui ou un non, souvent un oui poli qui ne veut rien dire. « Qu’est-ce que tu as compris ? » oblige à reformuler, et c’est en reformulant qu’on découvre ce qu’on n’avait pas vraiment saisi. La différence entre une question fermée et une question ouverte tient à peu de mots, mais elle décide si la personne en face va se contenter de confirmer ce qu’elle croit déjà savoir, ou va devoir construire une réponse. À table, en visite, au travail, le réflexe est le même : remplacer un « c’est vrai ? » par un « comment tu le sais ? » change complètement ce qui suit.
Le « pourquoi » en cascade des jeunes enfants n’est pas un caprice, c’est une méthode. Chaque réponse ouvre une question suivante, plus précise, qui vient combler exactement le trou qui reste. On peut reprendre ce principe à l’âge adulte sans en avoir l’air enfantin : après une première réponse, une simple relance, « et donc, ça veut dire que... ? », pousse presque toujours l’échange un cran plus loin qu’il ne serait allé tout seul.
Le silence qui fait parler
Il y a un geste que la recherche a mesuré avec précision, et qui ne coûte rien : attendre. Dans les années 1970, la chercheuse Mary Budd Rowe a enregistré des centaines de conversations de classe et chronométré le temps que les enseignants laissaient s’écouler après une question, avant de la reformuler ou de répondre eux-mêmes. Ce temps était en moyenne inférieur à une seconde. En entraînant des enseignants à tenir un silence de deux secondes et demie environ après leur question, elle a observé des réponses des élèves plus longues, parfois de plusieurs centaines de pour cent, plus riches en raisonnement, et beaucoup moins de « je ne sais pas ».
Le mécanisme n’a rien de mystérieux : une seconde suffit à peine à entendre la question, il en faut davantage pour la comprendre, chercher une réponse, et oser la formuler. Couper ce délai, c’est couper la réflexion avant qu’elle commence. Le même silence marche à la maison, en réunion, entre amis : après avoir posé une vraie question, laisser passer deux ou trois secondes de plus qu’on ne le ferait naturellement change souvent ce qui arrive ensuite.
La question qu’on n’ose pas poser est presque toujours celle que quelqu’un d’autre, dans la pièce, se posait en silence.
La question qui fait du bien à tout le monde
Reste la plus difficile à formuler : la question qu’on croit bête. Celle qu’on tait parce qu’on suppose que tout le monde connaît déjà la réponse. Or dans une salle, une famille, une réunion, il y a presque toujours quelqu’un d’autre qui se pose exactement la même chose sans le dire. La personne qui ose demander « au fait, ça veut dire quoi ce mot ? » ou « on peut réexpliquer depuis le début ? » ne s’expose pas : elle rend service à tout le groupe, et permet souvent à la discussion de repartir sur des bases plus solides.
Apprendre à mieux questionner, c’est aussi apprendre à questionner ce qu’on entend, pas seulement ce qu’on ne comprend pas. « Comment tu le sais ? », « qui l’a dit ? », ce sont des questions d’enfant qui restent d’excellentes questions d’adulte face à une information qui circule.
Une bonne question ne cherche pas à briller, elle cherche à comprendre. Elle s’ouvre plutôt qu’elle ne se ferme, elle laisse le silence faire son travail, et elle ose parfois paraître un peu naïve pour aller chercher la réponse que personne n’avait encore formulée. Ce réflexe-là ne demande ni diplôme ni talent particulier. Juste l’habitude de le reprendre, une question après l’autre.
Sources
- L’importance du questionnement dans l’apprentissage (CTREQ) (ctreq.qc.ca)
- Mary Budd Rowe (Wikipédia, en anglais) (en.wikipedia.org)