Moyens mnémotechniques : pourquoi ces trucs vieux comme le monde marchent
Mais où est donc Or ni car : cette phrase apprise à l’école tient encore en tête des années après. Ce que la science dit de ces trucs de mémoire, et ce qu’ils ne font pas.
« Mais où est donc Or ni car ? » Beaucoup d’entre nous ont appris cette phrase pour retenir les conjonctions de coordination, et beaucoup la récitent encore, des décennies plus tard, sans avoir jamais rouvert un manuel de grammaire. C’est le propre d’un bon moyen mnémotechnique : il tient en tête bien après que tout le reste s’est effacé. Ce n’est pas un hasard ni un simple gadget d’écolier. Ces trucs reposent sur un principe que des orateurs utilisaient déjà il y a plus de deux mille ans.
Un banquet effondré et une idée qui traverse les siècles
La légende attribue l’origine de la plus célèbre de ces techniques, la méthode des lieux (ou méthode des loci), au poète grec Simonide de Céos. Après l’effondrement d’une salle de banquet qui avait tué la plupart des convives, les corps étant méconnaissables, Simonide aurait réussi à identifier chaque victime en se rappelant où chacune était assise autour de la table. De cet épisode serait née l’idée d’utiliser des lieux familiers comme points d’ancrage pour retenir des informations. La technique est décrite dans la Rhétorique à Hérennius, seul texte antique complet qui nous soit parvenu sur le sujet, et des orateurs romains comme Cicéron s’en servaient pour retenir de longs discours sans note écrite.
Le principe reste identique aujourd’hui : on associe chaque information à un endroit précis d’un trajet mental bien connu (les pièces de sa maison, le chemin de l’école), puis on parcourt ce trajet dans sa tête pour retrouver les informations dans l’ordre. Un champion de mémoire cité par l’encyclopédie en ligne Wikipédia a ainsi mémorisé plus de mille chiffres en trente minutes en s’appuyant sur environ trois cents points de repère répartis dans sa propre maison. Tous les champions de mémoire actuels utilisent cette méthode ou une variante proche.
Ce que la science a mesuré
La méthode des loci n’est pas qu’une curiosité historique : elle a été testée en laboratoire. Une étude européenne de neuroscientifiques dirigée par Isabelle Wagner, publiée en 2021 dans la revue Science Advances, a comparé cinquante volontaires n’ayant aucune expertise en mémoire, répartis entre un entraînement intensif de six semaines à la méthode des loci et des groupes moins entraînés ou pas entraînés du tout. Juste après l’entraînement, le groupe qui avait appris la méthode retenait en moyenne 62 mots sur une liste, contre 41 et 36 pour les deux autres groupes. Quatre mois plus tard, l’écart restait net : 50 mots pour le groupe entraîné, contre 30 et 27 pour les autres. L’imagerie cérébrale montrait en plus de meilleures connexions entre l’hippocampe, une région clé de la mémoire, et le reste du cortex chez les personnes entraînées. Autrement dit, la méthode ne fait pas illusion sur le moment : l’avantage se maintient dans la durée.
Un moyen mnémotechnique ne remplit pas une tête vide : il range mieux ce qu’elle contient déjà.
Ce que ces trucs font bien, et ce qu’ils ne font pas
Les acronymes, les phrases-codes comme celle des conjonctions, la méthode des lieux : tous rendent le même service. Ils excellent pour retenir des listes, un ordre précis, du vocabulaire, des dates isolées, c’est-à-dire des informations qui n’ont pas de lien logique entre elles et qu’il faut simplement garder disponibles. Ce qu’ils ne font pas, c’est comprendre à la place de l’enfant. Retenir « Mais où est donc Or ni car » ne dit rien sur ce qu’est une conjonction de coordination ni sur comment elle relie deux idées dans une phrase. Le moyen mnémotechnique range l’information dans un tiroir facile à rouvrir ; il ne fabrique pas le sens qu’on y met. Un enfant qui récite parfaitement sa phrase-code sans savoir à quoi elle sert a mémorisé une coquille vide.
C’est pour ça que ces techniques rendent le plus service une fois la compréhension déjà là, pour verrouiller ce qui reste fragile : les dates d’une frise historique une fois l’histoire racontée et comprise, une liste de vocabulaire une fois le sens des mots posé, l’ordre des planètes une fois qu’on a discuté de ce qu’est le système solaire.
- Choisir un trajet familier de la maison (l’entrée, la cuisine, le salon, la chambre) et poser mentalement un élément à retenir dans chaque pièce.
- Fabriquer une phrase-code avec l’enfant plutôt que la lui donner toute faite : plus l’image est drôle ou étrange, mieux elle reste.
- Réserver ces outils aux listes et aux ordres (jours de la semaine, tables, capitales), pas aux raisonnements à comprendre.
- Faire réciter le trajet ou la phrase quelques jours plus tard, sans support, pour vérifier que ça a vraiment tenu.
La prochaine fois qu’une comptine idiote ou une phrase à rallonge s’impose encore en tête des années après l’avoir apprise, ce n’est pas un souvenir d’enfance anodin. C’est la preuve qu’un très vieux truc, testé par des orateurs romains puis par des neuroscientifiques deux mille ans plus tard, continue de faire exactement ce pour quoi il a été inventé.
Sources
- Méthode des loci : un moyen mnémotechnique efficace à long terme (Le Blob, l’extra-média) (leblob.fr)
- Méthode des loci (Wikipédia) (fr.wikipedia.org)