Qui écrit les manuels scolaires gratuits que l’on trouve en ligne ?
Des manuels de mathématiques, de français ou d’histoire-géographie existent gratuitement en ligne, écrits par des enseignants eux-mêmes. Voici qui les rédige et sous quelle licence.
Un professeur de mathématiques prépare son cours de cinquième un dimanche soir. Plutôt que d’imposer l’achat d’un manuel à chaque famille, il ouvre un fichier PDF téléchargé gratuitement, avec des exercices, des corrigés et des cours complets pour l’année. Ce manuel n’est pas un document officieux ni un résumé bricolé : il a été écrit, relu et testé en classe par d’autres professeurs de mathématiques, quelque part en France, avant d’être mis en ligne pour tout le monde.
Ce manuel porte un nom : Sésamath. C’est une association fondée en 2001 à Valence, qui rassemble des enseignants rédigeant depuis la fin des années 1990 des ressources de mathématiques pour le collège, du cycle 4 au lycée. Leurs manuels sont publiés sous licence libre, notamment la licence GNU-FDL et la licence Creative Commons CC BY-SA, ce qui veut dire concrètement qu’un professeur peut les copier, les adapter à sa classe et les redistribuer, sans en demander l’autorisation ni payer de droits.
Des professeurs qui écrivent pour d’autres professeurs
Sésamath ne compte, en interne, qu’une centaine de membres réellement actifs dans l’écriture et la relecture, mais sa lettre d’information touche plus de 34 000 abonnés selon les données publiées par l’association elle-même. Ce sont des enseignants en poste, pas des rédacteurs professionnels : ils écrivent le soir ou pendant les vacances, testent leurs chapitres dans leur propre classe avant de les publier, puis corrigent d’une année sur l’autre selon les retours des collègues qui les utilisent ailleurs. Ce fonctionnement explique un détail qui surprend souvent les familles : ces manuels ressemblent à s’y méprendre à ceux d’un grand éditeur, avec sommaire, exercices gradués et corrigés, alors qu’ils n’ont rien coûté à personne.
La question qui revient est simple : pourquoi un professeur, déjà occupé toute la semaine, consacre-t-il ses soirées à écrire un manuel qu’il ne vendra jamais ? La réponse tient en une conviction partagée par ce type de collectif : un contenu pédagogique de qualité ne devrait pas dépendre du budget d’un établissement ou d’une famille. Écrire à plusieurs, se relire entre pairs et publier sous licence libre est une façon concrète de tenir cette conviction, plutôt que de se contenter de la formuler.
La relecture n’a rien d’accessoire dans ce fonctionnement. Avant qu’un chapitre soit mis en ligne, un autre professeur le reprend, cherche l’exercice mal calibré ou l’exemple qui ne parlera qu’à sa propre classe, et propose une version corrigée. Une fois publié, le chapitre reste modifiable : un collègue qui repère une coquille ou une explication trop rapide peut la signaler, et la version suivante en tient compte. Un manuel classique se réimprime tous les quatre ou cinq ans ; un manuel libre se corrige au fil de l’eau, dès qu’un enseignant qui l’utilise vraiment en classe remonte un problème.
Une autre voie : le collaboratif à grande échelle
Sésamath n’est pas un cas isolé. Une société installée à Paris depuis 2009, Lelivrescolaire.fr, a construit un modèle voisin mais différent : une communauté d’environ trois mille professeurs, toutes matières confondues, coécrit des manuels dont le contenu numérique est diffusé gratuitement sous licence Creative Commons CC BY-NC-SA. En quelques mois, quatre cents professeurs venus de toute la France ont ainsi rédigé ensemble de nouveaux manuels de français et d’histoire-géographie, selon le site spécialisé Educavox. La version numérique se consulte librement en ligne ; seule la version imprimée, personnalisable par chaque établissement, reste payante. Le gratuit et le payant coexistent ici dans un même projet, sans se faire concurrence.
C’est une nuance qui mérite d’être posée clairement : ces manuels libres ne cherchent pas à remplacer l’édition scolaire classique ni à la disqualifier. Beaucoup d’écoles utilisent encore, et continueront d’utiliser, des manuels d’éditeurs traditionnels, pour de bonnes raisons (accompagnement, formation des équipes, habitudes d’une discipline). Les manuels libres ouvrent une option supplémentaire, gratuite et modifiable, pas un camp contre l’autre.
L’ampleur de ce projet donne une idée de la place qu’occupent aujourd’hui ces manuels dans le quotidien scolaire : d’après Educavox, environ mille établissements utilisent les versions imprimées, et le site qui héberge les versions numériques est consulté régulièrement par près de cinquante mille enseignants et cinq cent mille élèves. Ce ne sont plus des initiatives confidentielles réservées à quelques classes pionnières : ce sont des ressources qu’un enfant croise sans doute déjà, sans que sa famille sache toujours qui les a écrites ni pourquoi elles sont gratuites.
Un manuel gratuit n’est pas un manuel au rabais : c’est un manuel qu’on peut ouvrir, corriger et redonner.
- Le cours complet et les exercices, souvent avec corrigés détaillés, téléchargeables en PDF.
- La possibilité, pour un professeur, de retirer un chapitre ou d’en réécrire un passage pour sa classe.
- Un accès identique pour une famille qui veut suivre le même chapitre à la maison, sans acheter le manuel en double.
- Des versions mises à jour d’une année sur l’autre, corrigées grâce aux retours des enseignants qui les utilisent.
Pour une famille, ce que ces collectifs changent est concret. Un manuel de mathématiques ou de français existe en ligne, dans une version aussi sérieuse qu’un manuel acheté en librairie, et personne n’a besoin de payer pour le consulter, l’imprimer ou le lire chapitre par chapitre le soir avec un enfant. Ce que ces enseignants rédigent, un peu partout et souvent sans se connaître, finit par rendre le même service qu’une bibliothèque : un savoir qui reste ouvert, quel que soit le budget de la famille qui vient s’y servir.
Sources
- Sésamath (Wikipédia) (fr.wikipedia.org)
- Lelivrescolaire.fr (Wikipédia) (fr.wikipedia.org)
- Des manuels scolaires collaboratifs coécrits par 400 professeurs (Educavox) (educavox.fr)