La culture générale sert-elle encore à quelque chose ?
Elle ne sert pas à briller en société : elle sert à comprendre plus vite. Ce que des chercheurs ont montré sur les connaissances qui accueillent les nouvelles.
On l’imagine volontiers comme un jeu de société : des dates, des noms, des capitales, à ressortir au bon moment pour faire bonne figure. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas l’essentiel. La culture générale a un rôle plus discret et plus utile : elle donne à votre esprit des prises pour attraper ce qui arrive. Plus vous en avez, plus vite vous comprenez ce que vous ne connaissiez pas encore.
Le terrain qui change tout
En 1988, les chercheuses américaines Donna Recht et Lauren Leslie ont mené une expérience restée célèbre. Elles ont réparti 64 élèves selon deux critères croisés : leur niveau en lecture, et leurs connaissances du base-ball. Chacun lisait le même texte, une demi-manche imaginaire, puis devait la rejouer avec des figurines sur un terrain miniature. Résultat publié dans le Journal of Educational Psychology : ce qui prédisait le mieux la compréhension n’était pas le niveau de lecture, mais la connaissance du jeu. Un élève lecteur faible qui connaissait bien le base-ball comprenait aussi bien, parfois mieux, qu’un excellent lecteur qui n’y connaissait rien.
Recht a résumé la chose en une image restée dans les manuels : les connaissances déjà là servent d’échafaudage à celles qui arrivent. Un texte n’est jamais compris à partir de rien. Il vient se poser sur ce qu’on sait déjà, s’y accrocher, et c’est cet accrochage qui fait la différence entre une phrase qui glisse et une phrase qui reste. Un article sur une réforme fiscale se lit autrement selon qu’on sait déjà, vaguement, comment un impôt se calcule. Un reportage sur un pays en guerre prend un autre relief si on situe ce pays sur une carte et si son histoire récente évoque déjà quelque chose.
Ce que la culture générale n’est pas
C’est là que le malentendu commence. Beaucoup vivent la culture générale comme une collection à compléter : plus de fiches, plus de dates, plus de noms d’auteurs cochés. Cette version existe, et elle a son public dans les concours et les jeux télévisés, mais elle rate l’essentiel. Une chercheuse en sciences de l’éducation, Cécile Dutriaux, le formulait ainsi dans The Conversation : la culture générale sert d’abord à porter une approche systémique, capable de relier des domaines entre eux, plutôt qu’à empiler des références isolées. Une date sans lien avec rien d’autre s’oublie vite. Une date qui s’accroche à une autre, à un lieu, à une cause, devient un point d’ancrage durable.
Le fétichisme de l’accumulation a même un revers documenté : il pousse à réciter plutôt qu’à penser. Dutriaux notait que certains concours d’entrée voient reculer l’exigence de culture générale précisément parce qu’elle avait fini par récompenser la fiche apprise par cœur plutôt que l’esprit qui relie. Une culture générale vivante, elle, se reconnaît à un signe simple : elle sert à comprendre une chose nouvelle, pas seulement à reconnaître une chose déjà vue.
On ne retient pas ce qu’on répète : on retient ce qui s’accroche à quelque chose qu’on savait déjà.
Par petites touches, sans programme
La bonne nouvelle, c’est que cette culture-là ne se construit presque jamais par grand plan. Elle se construit par petites touches : une explication entendue en passant, un mot cherché parce qu’il gênait, un détour dans un article qui parlait d’autre chose. Chaque touche seule ne pèse rien. Additionnées, elles finissent par tisser un fond commun assez large pour que peu de sujets restent totalement étrangers. C’est ce fond qui permet, plus tard, d’apprendre vite : face à une notion nouvelle, l’esprit qui a déjà quelques repères voisins avance en terrain connu, quand l’esprit vierge doit tout construire à la fois.
À la table de la cuisine, un enfant qui demande pourquoi le ciel est bleu, ou pourquoi son pays a une monnaie et pas un autre, tisse déjà ce fond, sans le savoir. Un adulte qui écoute une émission sur un sujet qui ne le concerne pas directement fait pareil. Rien de tout cela ne ressemble à une leçon. C’est justement pour ça que ça tient : ce qui s’apprend sans effort de mémorisation, par curiosité plutôt que par obligation, laisse une trace plus durable que la fiche révisée la veille d’un examen.
La culture générale, alors, n’est ni un vernis ni un trophée. C’est un tissu de repères qui rend le monde un peu moins opaque, et qui accélère chaque nouvel apprentissage en lui donnant où se poser. Elle ne se mesure pas au nombre de réponses justes à un quiz. Elle se mesure à la vitesse avec laquelle une idée neuve trouve sa place chez vous, au lieu de rester en suspens, isolée, prête à s’effacer.
Sources
- Baseball Study, l’expérience de Recht et Leslie (Wikipédia, en anglais) (en.wikipedia.org)
- À quoi sert la culture générale en 2021 ? (The Conversation, Cécile Dutriaux) (theconversation.com)