Les BD et les mangas comptent-ils vraiment comme de la lecture ?
Un enfant plongé dans un manga depuis une heure : est-ce vraiment lire ? Oui, et pour des raisons précises que la recherche sur la bande dessinée documente bien.
Il tourne les pages depuis une heure, absorbé, un tome de plus déjà terminé à côté de lui, la pile empruntée à la bibliothèque qui rétrécit à vue d’œil. Et pourtant, une petite voix dit que ce n’est pas de la vraie lecture, juste des dessins avec quelques mots autour, un plaisir facile qui ne compterait pas vraiment. Cette idée a la vie dure, et elle se trompe. Lire une bande dessinée ou un manga mobilise autant l’esprit qu’un roman, simplement d’une autre manière.
Un texte et des images qui se lisent ensemble
Une case de bande dessinée ne montre jamais tout. Entre deux vignettes, il manque le geste qui a eu lieu, le temps qui s’est écoulé, parfois un retour en arrière que rien n’annonce explicitement. Le lecteur reconstruit ce qui s’est passé dans le blanc entre les cases : c’est exactement le travail d’inférence qu’on demande face à un texte, mais porté par l’image en plus du mot. Le site Edutopia, publié par la fondation de George Lucas pour l’éducation, insiste sur ce point précis : suivre les actions non montrées et le passage du temps entre les cases entraîne une compétence de lecture à part entière, pas un raccourci qui en dispenserait.
Le chercheur Neil Cohn, dont les travaux sur le langage visuel des bandes dessinées sont largement cités par les universités qui étudient la lecture des jeunes, dont le centre de recherche sur le talent de l’université Northwestern, montre que le cerveau traite une séquence d’images à peu près comme il traite une phrase : il y a un ordre, une grammaire implicite, des attentes qui se construisent case après case. Les mots qui accompagnent l’image ne sont pas là pour la doubler : ils apportent un vocabulaire propre, parfois soutenu, que l’image seule ne pourrait pas transmettre. Une onomatopée bien choisie, une bulle qui hésite avec des points de suspension, un cartouche qui situe une scène des années plus tard : chaque convention du genre se lit, s’apprend et enrichit la façon de raconter une histoire à soi-même.
Une légitimité qui a fini par s’imposer
En France, le manga représente aujourd’hui plus d’un tiers de toute la production de bandes dessinées, rappelle le Bulletin des bibliothèques de France, publié par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques. Les bibliothèques publiques, longtemps réticentes, ont fini par l’intégrer largement, portées par un lectorat plus jeune et plus féminin que celui de la bande dessinée franco-belge traditionnelle. Le même bulletin note que le manga fonctionne comme une passerelle entre générations et comme un outil d’éducation à l’image, capable d’amener vers l’histoire, l’art ou l’écologie des lecteurs que ces sujets, présentés autrement, auraient laissés indifférents. Ce basculement dans les rayonnages publics dit quelque chose d’important : ce ne sont plus les bibliothécaires qui doutent, ce sont parfois encore les adultes à la maison.
Un enfant qui referme son dixième manga de la semaine n’a pas fait un détour avant de lire : il a lu, tout simplement, et beaucoup.
Le mépris des genres, la meilleure façon de dégoûter
Traiter la bande dessinée comme une sous-catégorie, un marchepied vers de « vrais » livres qu’il faudrait atteindre au plus vite, produit souvent l’effet inverse de celui recherché. Un enfant qui sent son genre préféré disqualifié associe la lecture à un jugement plutôt qu’à un plaisir, et referme la porte plus qu’il ne l’ouvre. La comparaison permanente avec un roman qu’il « devrait » lire à la place n’apprend rien de plus : elle apprend seulement que ce qu’il aime ne compte pas aux yeux de l’adulte. La bande dessinée n’a pas besoin d’être une étape transitoire pour valoir la peine : elle se lit pour elle-même, avec ses propres exigences de rythme, de mise en page et de vocabulaire.
- Demander ce qui se passe dans l’histoire plutôt que juger le format
- Proposer un roman du même univers ou de la même thématique, sans l’imposer
- Feuilleter le livre ensemble et commenter un dessin ou une scène
- Suivre une série jusqu’au bout plutôt que viser la diversité à tout prix
- Emprunter en bibliothèque pour tester largement sans acheter
La bande dessinée et le manga ne remplacent pas tous les autres livres, et rien n’oblige à en rester là toute une vie de lecteur. Mais ce ne sont pas non plus une case à part, un peu honteuse, qu’il faudrait quitter au plus vite. Un enfant qui lit une bande dessinée avec attention lit vraiment, avec un vocabulaire à lui, une grammaire d’images à déchiffrer et une histoire à suivre jusqu’au bout, et c’est souvent par là que la suite commence.
Sources
- Le manga en bibliothèque publique (Bulletin des bibliothèques de France, ENSSIB) (bbf.enssib.fr)
- The Research Behind Graphic Novels and Young Learners (Northwestern University, Center for Talent Development) (ctd.northwestern.edu)
- Using Comics and Graphic Novels to Support Literacy (Edutopia) (edutopia.org)